samedi 28 août 2010

L'immigration turque en France

Jean-Paul Burdy (dir.), Les mots de la Turquie, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2006, p. 63 :

"En France (400 000 personnes), elles [les communautés turques] résultent de contrats collectifs de recrutement conclus par l'entremise de l'Office national de l'immigration au début des années 1970 : des groupes villageois entiers ont ainsi été transportés vers des zones rurales (Auvergne, Limousin), ou des bassins industriels (Alsace, Vosges, Rhône-Alpes)."


Ali Kazancigil, La Turquie, Paris, Le Cavalier Bleu, 2008, p. 114-116 :

"Actuellement, il y a entre 350 000 et 400 000 immigrés de Turquie en France. Il convient d'y ajouter les clandestins, estimés à quelque 80 000. Ceux et celles d'entre eux qui ont acquis la nationalité française sont en minorité. Le taux de chômage y est de l'ordre de 25 %, comparable à celui de l'immigration maghrébine. Au plan ethnique, ils sont majoritairement turcs, avec cependant beaucoup de Kurdes de Turquie. Ils sont surtout concentrés à Paris (le faubourg Saint-Denis, dans le Xe arrondissement, est une « petite Turquie »), en Ile-de-France (93 & 95), Rhône-Alpes et Provence-Côte-d'Azur. Cette immigration a commencé dans les années soixante, par des ouvriers non-qualifiés, d'origine rurale, venus seuls pour travailler dans des usines, avec l'idée d'épargner et de rentrer au pays, le plus vite possible. Les immigrés ultérieurs, plus nombreux à partir du milieu des années soixante-dix, ont ensuite travaillé dans la construction, diverses industries, dans la confection, les services, le commerce, l'éducation ou l'action sociale. Quelque 60 % de ces immigrés venaient du Centre et de l'Est de l'Anatolie et 10 % de la région égéenne, où les niveaux de vie et d'éducation étaient plus élevés. A partir de 1974, ils ont bénéficié du regroupement familial, un facteur très important qui a souvent conduit à des choix ou des arbitrages entre les objectifs du « rentrer » ou de « rester sur la longue durée », lesquels ont influencé le rapport au pays d'accueil, dans le sens d'un effort d'intégration ou d'adaptation.

Dans l'immigration turque, la démarche entrepreneuriale, avec un projet d'investissement futur dans le pays, a joué un rôle important. Cependant, le temps nécessaire à une épargne suffisante par rapport à cet objectif s'est révélé plus long que prévu. La durée du séjour en France se prolongeant, le projet initial du retour rapide s'est éclipsé. Progressivement, au sein de l'immigration turque en France, il y a eu une expansion de l'entrepreneuriat, à partir du milieu des années quatre-vingt, d'autant plus que l'offre d'emploi baissait. La population turque s'est organisée et a développé une infrastructure sociale et économique communautaire. En 2002, 17 % des immigrés de Turquie étaient artisans, commerçants ou chefs d'entreprise, ce taux étant le plus élevé parmi l'ensemble des immigrés, y compris les Espagnols, Italiens et Portugais. Ces entrepreneurs sont sortis du milieu ethnique, s'adressant à l'ensemble de la population française. Dans certains domaines, comme la maçonnerie et la plâtrerie-peinture ou le tourisme, ils sont très compétitifs, avec quelques grosses entreprises florissantes, comme les grands tour-opérateurs Pacha Tours et Marmara. Ils réussissent aussi dans la restauration, le commerce alimentaire, la confection, l'artisanat et l'industrie forestière. Certains individus y réussissent : Untel est bottier de luxe, dans le centre de Paris, chaussant les stars, Unetelle est fonctionnaire, garde républicaine à l'Elysée. Par ailleurs, à travers une notabilisation, certains de ces entrepreneurs, souvent d'origine ouvrière, ont acquis le statut d'élite au sein de la communauté, et sont devenus des négociateurs ou médiateurs entre celle-ci et la société d'accueil et ses hiérarchies. Mais près des deux tiers des immigrés de Turquie sont des ouvriers (33 % qualifiés et 30 % non-qualifiés). La vie associative est dynamique, avec environ 400 associations.

Tous ces immigrés, dans les différentes phases de leurs histoires migratoires respectives, se trouvent forcément engagés dans une renégociation des identités, des rapports intracommunautaires et de ceux avec le pays d'accueil. Mais il y a des facteurs défavorables à l'intégration. L'identité islamique des immigrés en France prend souvent le pas sur l'identité turque, bien plus qu'en Turquie, à cause du souci de défendre leurs traditions et de protéger leurs familles de certaines libertés publiques, qu'ils considèrent comme une menace face à ces traditions patriarcales. Ainsi, l'islam sert de ligne de démarcation entre le « nous » et les « autres ». Les mariages sont majoritairement endogamiques, avec des brus et gendres choisis en Turquie, ce qui est parfois source de souffrances, ruptures et violences. Le traditionalisme des hommes et leur domination vis-à-vis des femmes se renforcent en immigration. Ainsi, dans beaucoup de familles, l'expérience migratoire n'est-elle pas forcément un facteur de modernisation, même si cela tend à changer chez les immigrés qui restent sur une longue durée en France. La deuxième génération, c'est-à-dire les enfants nés, ou arrivés en bas âge en France, est souvent en conflit d'identité. Ils ne connaissent pratiquement rien de leur pays d'origine. Ils sont considérés comme des étrangers en France et en Turquie. Intégrés à la France par l'école, ils sont obligés par les parents de se comporter selon des codes et traditions turcs. Alors ils choisissent, soit le repli sur l'identité communautaire, soit l'intégration, en adoptant, plus ou moins, les normes françaises. Il est probable que la troisième génération s'adaptera plus largement aux normes et à la culture du pays d'accueil."