samedi 18 septembre 2010

Belgique : les Turcs légèrement surreprésentés dans la délinquance

Justice L'enquête sur la criminalité des étrangers sera transmise au Parlement en décembrePas de leçon à tirer de l'étude? «On met la nationalité en exergue, sans explication»
VANDEMEULEBROUCKE,MARTINE
Mardi 13 novembre 2001
Justice L'enquête sur la criminalité des étrangers sera transmise au Parlement en décembre Pas de leçon à tirer de l'étude?
Les jeunes étrangers sont-ils plus délinquants que les Belges? C'est la conclusion de l'étude commandée par le ministre de la Justice Marc Verwilghen. Qui la relativise.
MARTINE VANDEMEULEBROUCKE
En septembre 1999, il y a plus de deux ans donc, le ministre de la Justice Marc Verwilghen annonçait une étude sur la criminalité des jeunes immigrés (de 14 à 24 ans). Le projet avait créé un vif émoi au sein même de la majorité. L'étude commandée à une chercheuse neerlandaise, Marion Van San, est terminée mais Verwilghen ne l'a pas encore rendue publique, se disant déçu par l'aspect «quantitatif» de l'enquête.
Faute d'avoir pu obtenir suffisamment de données statistiques de la part des forces de police et des Parquets, l'échantillon analysé est, selon le ministre, trop restreint. Le journal «De Standaard» publiait néanmoins lundi des extraits de cette étude.
Avec quels constats? Le plus prévisible, c'est bien sûr la surreprésentation des jeunes étrangers dans les chiffres de la délinquance. Des garçons, essentiellement (91 % des faits). Chez les filles, ce sont les Européennes de l'Est (20 %) qui se retrouvent le plus souvent devant le juge de la jeunesse alors que les jeunes filles marocaines et turques forment à peine 3 % de la population délinquante.
Van San analyse la délinquance nationalité par nationalité tout en précisant qu'au sein de chaque groupe on trouve parfois d'énormes différences en garçons et filles, entre plus jeunes et plus âgés. Mais la chercheuse dit avoir pu trouver au sein de chaque groupe national des modus operandi specifiques. C'est le vol qui arrive en tête de tous les faits délictueux commis par des jeunes: 65 % des faits enregistrés. Les Belges seraient les plus actifs dans le vandalisme et le trafic de drogues. Les jeunes Marocains sont surreprésentés (2,5 fois leur «poids» réel dans la population) dans tous les terrains, sauf les délits économiques. Ils sont le plus souvent arrêtés pour des faits liés à l'ordre public. Les Turcs ne sont que légèrement surreprésentés. On leur reproche surtout des actes de violence et leur criminalité baisse avec l'âge.
Les Congolais seraient quatre à cinq fois plus nombreux à se retrouver délinquants que ce qu'ils représentent démographiquement. Ils commettent surtout des vols et des escroqueries. Van San note que leur taux de criminalité augmente avec l'âge.
C'est chez les jeunes originaires d'Europe de l'Est que la délinquance est la plus forte (et en hausse constante), avec six fois leur représentation démographique en 1997, dix fois en 1999. Ils ont le plus haut score dans l'escroquerie mais aussi dans la violence et la rebellion contre l'autorité.
Le manque de données
chiffrées handicape
la valeur scientifique
de l'étude
Le rapport note encore que la différence statistique entre les délits commis par les Belges et ceux des jeunes étrangers est moins grande en Wallonie qu'en Flandre. Qu'en conclure? Que le jeune Polonais est plus délinquant que le jeune Turc, que ce dernier est lui-même plus délinquant que le Wallon, et que le jeune Flamand serait le plus sage de tous? Ou que les conditions de vie des jeunes Wallons et des jeunes étrangers sont sans doute plus proches et tout aussi difficiles? L'étude ne donne aucune explication et n'émet aucune recommandation non plus.
Les recommandations seront données par le service de politique criminelle auquel le ministre a transmis l'étude, précise-t-on chez Verwilghen. Mais le cabinet admet que le manque de données chiffrées handicape lourdement la valeur scientifique de l'étude: S'il y a deux Polonais dans mon village et que l'un est un voleur, peut-on déduire que 50 % des Polonais sont des voleurs? ironise-t-on. Il faut remettre les choses dans leur contexte . Et de laisser entendre que la conclusion que le ministre pourrait tirer de l'étude serait, précisément,... de ne pas en tirer.
«On met la nationalité en exergue, sans explication»
RÉACTION
MARTINE VANDEMEULEBROUCKE
Fabienne Brion, chargée de cours à l'école de criminologie à l'UCL, a publié, il y a quelques années, une étude sur l'incarcération des étrangers en Belgique. Elle constatait une surreprésentation des Marocains parmi les détenus. Mais en décryptant les chiffres, elle avait notamment relevé des temps de détention plus longs chez les étrangers.
Sa première réaction à l'étude de Verwilghen est de s'interroger sur la base de données de la recherche. Van San dit que les Congolais et les Européens de l'Est sont quatre ou dix fois plus délinquants que leur représentation normale. Elle se base sur la population recensée; or, il s'agit de deux groupes où le nombre d'illégaux est particulièrement important. La seule population complète recensée, ce sont les Belges...
Brion constate une mise en exergue de la nationalité mais l'étude ne dit pas ce que cela veut dire, les conclusions qu'il faut en tirer. Elle évacue partiellement l'explication socio-économique ou celle du racisme institutionnel. Reste alors la variable culturelle?
Doit-on en conclure, poursuit-elle, que les jeunes Marocains seraient «culturellement» portés à des actes de rébellion? Ou qu'à Bruxelles, ville où ils sont les plus nombreux, leurs relations avec les policiers sont particulièrement tendues? Cela, on le savait déjà. A Charleroi, des policiers nous ont donné d'emblée leur clé d'explication à la délinquance des jeunes Marocains: le chômage. Ils n'ont pas tenté d'incriminer l'islam ou un autre facteur culturel.
Fabienne Brion rappelle que l'an dernier, le chercheur Lode Walgraeve avait publié une enquête sur le même groupe cible. Il avait conclu que si l'on comparait des catégories sociales équivalentes, il y avait une sous-représentation des jeunes étrangers, que la variable sociale était donc déterminante.
Source : http://archives.lesoir.be/justice-l-enquete-sur-la-criminalite-des-etrangers-sera_t-20011113-Z0L5HJ.html