mercredi 22 décembre 2010

La Turquie, terre d'immigration

Mustafa Mutluer, "Les migrations irrégulières en Turquie", Revue européenne des migrations internationales, vol. 19, n°3, 2003 :

"L’état de tension que connaissent les pays issus du démantèlement de l’URSS a aussi un impact fort sur les migrations de transit en Turquie. Les causes économiques sont certaines : la Turquie voit le développement de ce que l’on appelle alors les Rus pazarï (marchés russes) et en corollaire celui de flux annexes, prostituées caucasiennes et slaves surnommées en turc natashalar (les natachas devenu un terme familier), domesticité gagaouze (de Moldavie), travailleurs frontaliers réguliers ou clandestins... Les problèmes recensés sont variés. Alors que les ressortissants des républiques turcophones viennent comme les Russes ou les Ukrainiens faire du commerce à la valise et que les relations se multiplient et s’approfondissent, ne serait-ce que parce que nombre d’entreprises turques s’intéressent à ce nouveau marché qui voit des Turcs émigrer sur des chantiers de travaux publics russes ou kazakhs, les préoccupations politiques se font jour avec la multiplication de conflits localisés. Le conflit du Karabagh, entre Arméniens et Azéris, tous deux voisins de la Turquie, en est un, mais il n’est pas le seul. Causes politiques et causes économiques sont ici étroitement imbriquées. De nos jours, Russie, Roumanie, Géorgie, Moldavie ou autres républiques des anciens pays socialistes sont parmi les principaux pays d’émigration vers la Turquie. L’Arménie n’est d’ailleurs pas en reste, malgré l’histoire difficile des relations entre les deux pays (OIM, 2002).

De même, les conflits de l’ancienne Yougoslavie ont touché de près la Turquie. Ainsi de très nombreux Bosniaques musulmans se sont abrités en Turquie, sans avoir le statut de réfugiés, ayant pour la plupart des membres de leurs familles installés dans notre pays depuis quelques générations. Ce courant s’est tari avec la stabilisation de la situation, même si les relations restent intenses entre Bosnie et Turquie.

Une remarque générale s’impose : de très nombreux peuples de la région, soit parce qu’ils ont un moment fait partie intégrante de l’Empire Ottoman, soit parce qu’ils ont connu des relations privilégiées avec l’empire en tant que Musulmans sunnites, ou encore parce qu’ils sont turcophones, ont des représentants parmi la population turque, elle-même en grande partie constituée de groupes de réfugiés à la fin de l’Empire ou aux débuts de la période républicaine. C’est le cas des Albanais, Bosniaques, Serbes ou Bulgares musulmans, Tatars, Gagaouzes (pourtant chrétiens ortodoxes), Tcherkesses, Tchétchènes, Balkars, Karatchaïs, Nogays, Azéris, Géorgiens musulmans comme les Adjars ou Abkhazes, Turkmènes, Kazakhs (d’Afghanistan, mais aussi du Xinjiang chinois), Ouzbeks, Kirghizes du Pamir afghan... La liste est fort longue et tous ces peuples disposent, parfois à quelques générations d’intervalle, de réseaux de solidarité et d’insertion parmi la population turque (de Tapia, 2001). Ceci explique que les Bosniaques ou les Albanais kosovars aient par exemple bénéficié d’un accueil discret et efficace, parce que familial, sans avoir jamais demandé le statut de réfugié.

Causes économiques

De nos jours et dans notre environnement proche, les instabilités vécues par les populations renforcent très largement les facteurs économiques causes traditionnelles de migration internationale. Depuis de longues années, l’instabilité politique, tant intérieure que géostratégique, affecte les structures économiques des pays, souvent par le biais de conflits internes. L’économie de la plupart des pays dont les habitants migrent vers la Turquie est souvent dans une situation difficile. Les PNB par habitant de l’Afghanistan (220 $), du Pakistan (470 $), du Bengladesh (370 $), de Moldavie (370 $), de Roumanie (1520 $), d'Iran (1760 $), de Russie (2270 $)..., soit appartiennent aux plus faibles du monde, soit ont subi des régressions importantes depuis quelques années, comme dans les cas russe ou moldave. La parité de pouvoir d’achat (PPA) de l’Irak tourne autour de 2500 $ (Sönmez, 2001 : 104-107). De la même manière, les taux de populations se trouvant en dessous des seuils de pauvreté atteignent 34 % au Pakistan, 35,6 % au Bengladesh, 23,3 % en Moldavie, 21,5 % en Roumanie, 30,5 % en Russie. Ces pays ont à la fois des PNB faibles et des économies instables. Cet état de fait touche aussi les pays africains qui eux aussi sont devenus pays d’émigration clandestine vers la Turquie (Içduygu, 1995). (...)

Les origines géographiques des personnes arrêtées pour motifs d’entrée-sortie illégale sur le territoire ou séjour irrégulier montrent une répartition assez large. On relève au moins 130 nationalités dans les statistiques, mais la grande majorité des cas intéressent des ressortissants des pays voisins. Les pays les plus souvent cités sont l’Irak, la Moldavie, l’Afghanistan, le Pakistan, la Roumanie, l’Iran et la Fédération de Russie. Les statistiques font également état de la présence de ressortissants turcs. Ainsi pour la période 1995-2001, on relève 65 629 Irakiens, 20 518 Moldaves, 18 563 Afghans, 16 857 Iraniens, 14 629 Pakistanais, 10 995 Roumains, 8 512 Russes et 7 927 Turcs. De fait, on observe une différence entre les migrants de transit essayant de rejoindre un pays européen et les immigrés cherchant à s’installer plus durablement en Turquie. En réalité, la majorité des ressortissants irakiens, afghans, pakistanais ou bengladeshis utilisent le territoire turc comme lieu provisoire de transit. Parmi ces migrants, les Irakiens forment une part importante atteignant 34 % des effectifs globaux (Figure 2)."