lundi 11 avril 2011

L'immigration turque ottomane en Aquitaine au début du XXe siècle

Françoise Rollan et Benoît Sourou, Les migrants turcs de France : entre repli et ouverture, Pessac, Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, 2006, p. 142-143 :

"Dans sa thèse, Yazgülü Aldoğan, explique que durant la Première Guerre mondiale, entre sept et huit mille travailleurs turcs ont été envoyés en Allemagne, afin de remplacer les soldats partis pour le front. A la même époque, les Archives Départementales de la Gironde font état de la présence de citoyens ottomans, et ce dès 1914, en Aquitaine. Ils s'inscrivent en migration dans un contexte fort différent. Ceux-ci furent en effet recensés en raison du ralliement de l'Empire aux côtés de l'Allemagne lors de la Première Guerre mondiale.

En 1915, plusieurs commerçants ottomans viennent s'installer à Bordeaux, rejoindre des compatriotes, en provenance de Pau d'où ils avaient été chassés. Les vitrines de leurs magasins furent brisées, en raison de l'hostilité des commerçants locaux, furieux de voir des commerces florissants aux mains d'ennemis de la Patrie. Leur arrivée à Bordeaux posera le même genre de problèmes, l'on trouve en effet dans les archives départementales, plusieurs lettres non signées accusant les nouveaux venus d'être des espions, à l'exemple de celle-ci que nous reproduisons, datée du 3 septembre 1914 : « Quoique le Turc A. [...] ait deux fils sous les drapeaux, il n'en est pas moins vrai que c'est un indicateur au service d'un gouvernement étranger. Son gendre et associé B. [...] s'occupe spécialement de cette mission. Leur magasin est le refuge de tous les Levantins arrivant à Bordeaux. A. leur confie de la marchandise qu'ils vont offrir dans toutes les maisons pour se rendre compte de ce qui s'y passe. Depuis la déclaration de guerre avec la Turquie, ils ont arboré des drapeaux des nations alliées pour donner le change. Leur magasin est mitoyen avec le quartier général [...] » ou encore celle-ci émanant de la Ligue pour la défense et le progrès de la rue Sainte-Catherine, adressée au préfet de la Gironde : « Le bureau de notre ligue vient de nommer une délégation chargée de vous porter les doléances au sujet des commerçants turcs ouvrant des magasins à Bordeaux, et particulièrement ceux qui, chassés de Pau, sont venus se réfugier dans notre ville [...]. »

Les premiers Turcs en Aquitaine semblent donc être des commerçants ouvrant des magasins de dentelles et vêtements de laine ou encore de bonneterie ou de lingerie dans la principale rue commerçante de la ville. Ils sont installés en France depuis plusieurs années, à l'exemple de ce commerçant en nouveautés arrivé en 1901. Nombre d'entre eux ont épousé des Françaises. Durant la période des hostilités, ils seront regroupés dans un lieu, à l'écart de la ville, l'administration française s'étant montrée soucieuse d'assurer leur protection, face à la montée des sentiments patriotiques de nos concitoyens. (...)

Les précurseurs, bien qu'étant soumis à de rudes épreuves en raison du contexte politique, se présentent comme des admirateurs de l'Occident. Soupçonnés d'être des espions, ils constituent le premier embryon de communauté turque en Aquitaine."