mardi 10 janvier 2012

Le problème des immigrés islamistes tunisiens (parti En Nahda) en Turquie

Stéphane de Tapia, "Les réfugiés dans la construction de l'Etat-nation turc", Autrepart, volume 7, 1998, p. 15-16 :

"La Turquie ottomane, puis républicaine, a longtemps fait preuve d’une assez grande tolérance en matière d’accueil de réfugiés. Le cas le plus connu est sans doute celui des juifs d’Espagne chassés par les Rois très Catholiques en 1492 et immédiatement accueillis par le sultan sur les places d’Istanbul et de Thessalonique, tandis que d’autres s’installaient au Maghreb. Cette tradition d’asile s’est poursuivie avec des Polonais et des Cosaques catholiques au XVIIIe siècle, des opposants hongrois à l’empire des Habsbourg, des Allemands antinazis ou simplement mariés avec des israélites durant les années trente et quarante. Ces derniers, professeurs de faculté, architectes, urbanistes, compositeurs..., ont marqué l’Université turque, particulièrement à Ankara [Ceyhun, 1995]. De fait, cette tradition d’ouverture apparaît aujourd’hui très étriquée. Ainsi, si les leaders kurdes que sont Ahmed Barzani et Djelal Talabani bénéficient effectivement d’un traitement de faveur (résidence à Ankara, passeports diplomatiques turcs), les réfugiés kurdes ou assyro-chaldéens d’Irak, Iraniens en général, Afghans, Tunisiens (islamistes d’En Nahda)..., sont difficilement tolérés, parfois victimes de discrimination, voire d’une véritable insécurité (les Iraniens sont trop souvent victimes d’attentats commis par les agents de la police politique iranienne !). On estime pourtant à plus d’un million le nombre des Iraniens ayant transité par la Turquie pour se réfugier en Europe et aux États-Unis. A la suite du bombardement chimique d’Halabja, les Kurdes irakiens installés par France Liberté en Auvergne, puis disséminés en France profonde, ont également transité par la Turquie tandis que plusieurs milliers de Kurdes réfugiés en Anatolie dans ces mêmes circonstances résident toujours à Kyzyltepe et Mardin.

En réalité, ce n’est pas à l’encontre des non-Européens que s’effectue une quelconque discrimination, mais bien à celle des non-sunnites et non-turcophones, à l’exception notable des Bosniaques souvent pourtant hétérodoxes (bektashî, ce qui les situe à la marge du sunnisme, mais ne les rattache pas à l’alévisme, et encore moins au chiisme). Les faibles flux originaires d’Afghanistan (Turkmènes, Kazakhs, Ouzbeks du Turkestan afghan et de Kabul, Kirghizes du Pamir), de Chine (Uyghurs) ou encore le flux très important de Bulgares (environ 330 000 en 1989-90) appartiennent ethniquement au fonds turc ou turquisé et massivement au sunnisme (même si l’on rencontre des Alévis bulgares). Les Kurdes iraniens et irakiens sont sunnites, mais kurdes, tandis que les Azéris d’Iran sont turcophones, mais chiites ! Quant aux Tunisiens, ils sont arabes et islamistes, donc mal vus des autorités militaires et partiellement civiles.

On imagine cependant mal l’effort consenti par les autorités et la société turque pour l’intégration des réfugiés d’origines kazakhe, balkanique, afghane, même pour des périodes récentes. Ce sont des dizaines de milliers de logements et d’emplois qui ont dû être fournis, parfois en quelques mois. Des villages ont été construits et mis à disposition de groupes compacts après 1950 (Karagündüz pour les Kirghizes près de Van, Altay pour les Kazakhs près de Konya), des quartiers de logements collectifs également, par exemple près de Bursa pour les Bulgares d’origine turque. Cela étant, cette politique d’accueil se rapproche beaucoup de celle de l’Allemagne face aux Übersiedler, Aussiedler et autres Vertriebene."

Voir également : Le problème de l'immigration clandestine marocaine/algérienne/tunisienne en Turquie

La Turquie, terre d'immigration