dimanche 18 mars 2012

Jacques Soustelle : de l'Algérie française à la Turquie européenne

Jacques Soustelle, anthropologue (spécialiste des civilisations précolombiennes), issu de la gauche pacifiste d'avant-guerre, résistant de la première heure, passé par l'UDSR et le RPF après la guerre, fut gouverneur général de l'Algérie (1955-1956) :

"Aucune incertitude ne doit subsister quant à notre détermination inflexible de soustraire l'Algérie aux lendemains terribles que certains voudraient lui préparer. La France est ici chez elle, ou plutôt l'Algérie et tous ses habitants sont partie intégrante de la France, une et indivisible. Tous doivent savoir, ici et ailleurs, que la France ne quittera pas plus l'Algérie que la Provence ou la Bretagne. Quoi qu'il arrive, le destin de l'Algérie est français. Cela signifie qu'un choix a été fait par la France. Ce choix s'appelle l'intégration : faire chaque jour de l'Algérie une province originale certes, mais pleinement française." (discours devant l'Assemblée algérienne, 23 février 1955)

"Le racisme sous toutes ses formes, l'antisémitisme n'en étant qu'une manifestation, m'a toujours crispé par sa bêtise et révolté par son inhumanité. La politique de « dégagement » menée à l'égard de l'Algérie s'explique à 50 % sinon davantage par le racisme. « Ces gens-là ne font pas partie de notre peuple » : cette formule, dans l'esprit du Chef de l'Etat, condamnait sans appel les Arabes et les Berbères d'Algérie qui avaient rêvé d'être Français et à qui le même Chef de l'Etat avait solennellement promis qu'ils le seraient. Aux badauds auvergnats ou normands, il paraissait irréfutable et évident qu'un Français, pour être digne de ce titre, ne pouvait pas se pronommer Abdelkader ni porter la chéchia. Ce principe n'en demeure pas moins une niaiserie, car si on l'avait appliqué, au cours des siècles, aux apports ethniques successifs dont s'est formée la France, les frontières de notre pays seraient celles du roi de Bourges. A plus forte raison s'agit-il là d'une criante absurdité, quand on considère que nous vivons à une époque où la pensée se transmet instantanément sur les fils ou les ondes, et où il faut moins de temps pour aller de Paris à Alger qu'il n'en fallait sous Napoléon pour aller à Fontainebleau." (Sur une route nouvelle, Paris, Editions du Fuseau, 1964, p. 14)

"Il est frappant d'observer que les Britanniques, quand ils ont quitté Chypre, où ils n'avaient pas à se préoccuper du sort d'une population d'origine anglaise, ont exigé et obtenu pour la minorité turque des garanties véritables que la France n'a même pas essayé d'obtenir pour les Européens d'Algérie." (ibid., p. 46)

"Il est navrant de constater que la Turquie, membre du Conseil de l'Europe depuis 1949, de l'OTAN depuis 1951, n'a pas encore pu être admise ces temps derniers au sein de la Communauté Européenne. (...) dans une région du monde où règnent l'arbitraire et la violence (...) le tout sous l'oeil de la "superpuissance" la plus proche, l'Union soviétique (...) la Turquie se trouve, qu'on le veuille ou non, à l'extrémité la plus exposée de notre continent.

Il n'est pas nécessaire d'être diplômé de l'école de guerre pour comprendre qu'en cas de conflit entre l'Est et l'Ouest le front terrestre et le front naval dépendant de la Turquie seraient d'importance vitale. Leur effondrement ouvrirait la Méditerranée aux forces d'agression et scellerait le destin du Proche-Orient.

L'Europe, certes, voit avec satisfaction le Gouvernement d'Ankara imposer les efforts énormes qu'exigent le maintien et l'équipement de ses forces armées. Fort bien : mais l'économie de la Turquie, sa modernisation, son expansion, conditions fondamentales de son potentiel de défense, seraient de toute évidence grandement renforcées par son entrée dans la Communauté Européenne.

Tel est, en quelques mots, l'essentiel : partenaire irremplaçable de l'Europe pour sa défense, la Turquie ne devrait-elle pas être aussi son partenaire pour la paix et le progrès ?" (Le Figaro, 15 avril 1987)

Voir également : Le soutien de la Turquie d'Adnan Menderes et Celal Bayar (Demokrat Parti) à la France pendant la guerre d'Algérie

L'amitié franco-turque

La turcophilie de Charles de Gaulle

Charles de Gaulle était partisan de la position turque sur Chypre : la partition (taksim)