samedi 5 mai 2012

Jean-Pierre Chevènement : les Turcs de Belfort, le socialisme jacobin et la "France méditerranéenne"

Vincent Geisser, "Les élites politiques françaises d'origine maghrébine à la conquête d'une légitimité", Hérodote, n° 80, 1er trimestre 1996, p. 127-128 :

"Coincée, entre l'Alsace de culture alémanique et la Franche-Comté, Belfort a toujours été un territoire atypique. « Ville frontière », elle constitue par excellence une cité d'accueil pour les exilés victimes des guerres (les Alsaciens, les Lorrains, et aujourd'hui les Kurdes) et pour les immigrants à la recherche d'un nouveau statut social (Polonais, Italiens, Turcs et Marocains). Ce particularisme à la fois culturel et territorial lui vaut de connaître une histoire politique mouvementée, à tel point qu'il n'est pas exagéré de parler d'exceptionnalité belfortaine.

L'élection à la mairie, en mars 1983, du « socialiste jacobin » Jean-Pierre Chevènement ne fait que renforcer ce particularisme et donne à croire que le Territoire de Belfort persiste à ignorer les vicissitudes politiques qui traversent le reste de l'Hexagone. Très vite, l'itinéraire du nouveau maire se confond avec l'histoire de la cité. Il ne tarde pas à être surnommé par les habitants et les médias locaux le « nouveau Lion de Belfort ». Figure emblématique du PS d'Epinay (il a soutenu l'investiture de François Mitterrand en 1971), J.-P. Chevènement fait du Territoire son fief politico-électoral et y règne en maître absolu jusqu'à la fin des années quatre-vingt. Héritier du socialisme jacobin, virulent opposant à l'idée d'un fédéralisme européen, il n'en est pas moins attaché à l'idée d'une France méditerranéenne, solidaire du Maghreb et du monde arabe en général. Son nationalisme à vocation tiers-mondiste lui vaut d'être mis plusieurs fois en minorité au sein de son propre courant (Socialisme et République).

Sa vision géopolitique de la situation internationale trouve une traduction directe dans ses projets locaux. Le « Lion de Belfort » veut faire de sa ville le symbole de la rencontre des cultures méditerranéennes. Il lance, au milieu des années quatre-vingt, l'idée d'un Centre des cultures méditerranéennes (CCM) qui sera inauguré en grande pompe par l'orientaliste Jacques Berque et le politologue Sami Naïr."