mardi 15 janvier 2013

L'entrepreneuriat turc à Berlin

Antoine Pécoud, "Immigration, entreprenariat et ethnicité", Métropoles, 11 | 2012 :

"Avec une population d’environ 2 millions de personnes, la minorité turque est la plus importante en Allemagne et la création d’entreprises y est relativement répandue : en 2003, il y avait environ 61 000 entrepreneurs d’origine turque dans le pays et 6000 à Berlin.

Les premières enquêtes consacrées à l’économie turque à Berlin décrivaient une économie composée de petits commerçants regroupés dans les quartiers de la ville où vivent la majorité des Turcs. La majorité de ces entrepreneurs se concentraient dans un nombre restreint de secteurs et employaient de manière informelle les membres de leur famille. Une importante fraction de ces commerces vivait des besoins spécifiques des Turcs et de leur difficulté à s’adresser à d’autres commerces (Blaschke et Ersöz, 1986). Avec les décennies, ce portrait est devenu sensiblement plus complexe. Les dernières enquêtes menées par le Zentrum für Türkeistudien (2005) soulignent ainsi l’hétérogénéité des entrepreneurs d’origine turque, qu’il s’agisse de leur âge/génération, de la taille de leur entreprise (chiffre d’affaires, nombre d’employés), de la durée/pérennité de leur activité, de leur niveau de formation, ou encore de leurs secteurs d’activité. Si un grand nombre d’entrepreneurs correspondent encore au profil ‘classique’ de l’entrepreneur ‘turc’ en Allemagne (i.e. actifs dans la restauration ou le commerce de détail, sans formation spécifique, avec un très petit nombre d’employés et à l’épreuve d’une précarité considérable), d’autres s’écartent de ce portrait.

Cette hétérogénéité s’est accompagnée d’un désenclavement des activités entrepreneuriales : ainsi, près de 90 % des commerçants turcs ont des clients non-turcs et 70 % d’entre eux collaborent avec des fournisseurs allemands. De plus, presqu’un tiers des employés dans l’économie turque ne sont pas d’origine turque. Ce désenclavement est notamment dû à l’importance décroissante du ‘marché protégé’ : beaucoup de magasins allemands ont adapté leurs produits à leur clientèle d’origine turque, laquelle n’a donc plus besoin d’avoir recours à des commerces spécifiques, tandis que les Turcs de la seconde et troisième génération ont adapté leurs besoins et ont tendance à ne plus utiliser les magasins de produits turcs. En conséquence, les entrepreneurs turcs ne peuvent survivre qu’en quittant la ‘niche’. L’économie ‘turque’ est donc fortement connectée à l’économie générale et établir une frontière entre économies ‘turque’ et ‘allemande’ est impossible.      

Une conséquence de cette tendance est l’apparition d’entrepreneurs d’origine turque qui ne diffèrent plus guère de leurs collègues non-turcs/allemands. Les femmes, qui représentent un cinquième des entrepreneurs d’origine turque, incarnent un cas particulier à cet égard : selon Hillmann (1999), elles n’ont que très peu de liens avec la population d’origine turque ; n’ayant que peu de clients ou d’employés issus de cette population, elles tendent à rejeter la notion d’« entrepreneures turques ». Beaucoup de patrons d’entreprises relativement grandes affirment pareillement n’avoir rien à faire avec l’économie turque. De tels cas indiquent qu’une partie de l’économie ‘turque’ pourrait ‘fusionner’ avec le reste de l’économie et perdre totalement sa spécificité. C’est la notion même d’« entreprenariat turc » (ou d’« économie turque ») qui est ainsi remise en question, à la fois quant à son contenu et ses frontières. Sur le plan interne, celle-ci recouvre un ensemble d’activités qui n’ont plus grand chose à voir les unes avec les autres et, sur le plan externe, elle semble se fondre en tout cas partiellement dans l’économie allemande.

Cette analyse est confirmée par l’observation, de nature ethnographique, de la manière dont les entrepreneurs turcs gèrent leurs activités, laquelle met en évidence leur encastrement dans différents réseaux. D’une part, leurs activités entrepreneuriales reposent fréquemment sur des réseaux presque exclusivement coethniques, au sein desquels les personnes d’origine turque jouent un rôle prépondérant, en fournissant financement, locaux, compétences ou personnel. Cette imbrication dans des réseaux turcs n’est pas toujours souhaitée, car beaucoup d’entrepreneurs y ont eu recours faute de pouvoir s’en sortir par eux-mêmes (ou par des moyens plus classiques, comme les banques). Mais, d’autre part, les entrepreneurs ont également fortement besoin de clients qui, eux, n’ont rien à voir avec ces réseaux. La très grande majorité recherche une clientèle non-turque, ce qui est bien sûr dicté par des impératifs de survie, mais aussi par une question de prestige. Beaucoup de restaurants embauchent ainsi des migrants africains, souvent en situation irrégulière, dont le travail est bon marché, tandis que de jeunes étudiants allemands s’avèrent également peu coûteux et utiles pour le contact avec les clients. Par ailleurs, l’absence de liens socioculturels entre employés et employeurs est appréciée par ces derniers, car elle leur confère davantage de liberté dans le traitement de leur personnel. Des personnes d’origines ethnique et linguistique différentes se côtoient donc dans ces établissements et leurs propriétaires sont confrontés au défi de concilier amis, employés, clients et fournisseurs – tous également nécessaires au développement de leur entreprise. Cette analyse tend donc à montrer que l’entreprenariat dit ‘turc’ à Berlin se développe à cheval sur les frontières entre groupes : il est le produit de deux types de ressources, coethniques et non-ethniques, et ne pourrait se développer sans l’existence à la fois de réseaux immigrés et d’une clientèle non-immigrée. C’est grâce à leur capacité de combiner ces deux types de ressources que les entrepreneurs d’origine turque peuvent prospérer.

Dans un tel contexte, de quelle utilité sont les définitions discutées ci-dessus ? En raison du désenclavement des activités entrepreneuriales des personnes d’origine turque, les définitions 3 à 5, qui insistent sur la coethnicité des personnes actives dans une économie immigrée, ne s’appliquent que partiellement et ne permettent pas de rendre compte du rôle des éléments extérieurs au groupe ethnique (clientèle, fournisseurs et employés, notamment), tout en occultant la dimension interethnique de ce type d’entreprenariat. Les définitions 6 et 7 s’appliquent, mais sous-estiment les divisions internes à la population d’origine turque, à savoir non seulement les différences entre Kurdes et Turcs, mais aussi les orientations religieuses ; certains entrepreneurs font par exemple partie d’associations fondées sur les principes de l’Islam, localisées en Turquie et dans les pays de la diaspora. S’ils sont identifiés comme ‘Turcs’, l’auto-identification des entrepreneurs à cette minorité est plus problématique : en raison de leur dépendance vis-à-vis de ressources non-ethniques, les entrepreneurs évoluent dans un environnement hybride et développent des compétences culturelles et des sentiments d’appartenance multiples. Les jeunes, en particulier, s’identifient à la nature urbaine et cosmopolite de Berlin plus qu’à une hypothétique économie ‘turque’ (Caglar, 2001).

Les relations distantes que de nombreux entrepreneurs entretiennent avec leur groupe contredisent également la définition 8. Dans une perspective de genre, les ressources ethniques bénéficient principalement aux hommes, ce qui incite les femmes à construire leurs stratégies commerciales hors du groupe – et les exclut de la définition 2. De plus, 70 % des entrepreneurs se disent ‘précaires’, ce qui nuance l’avantage commercial censément représenté par l’ethnicité. Parmi les difficultés rencontrées, les problèmes administratifs figurent en bonne place, de nombreux entrepreneurs étant mal à l’aise au sein du complexe ensemble de règles et de régulations qui caractérise l’économie allemande. Par exemple, l’ouverture d’un commerce requiert, dans de nombreux secteurs, une formation et une qualification spécifiques, ce qui handicape tous les jeunes qui sont exclus du système de formation (Wilpert, 2003).

Les réseaux ethniques restent néanmoins utiles, en particulier pour les nombreux jeunes d’origine turque sans emploi qui n’ont souvent d’autre choix que de travailler dans une entreprise tenue par un membre de leur entourage, même si nombre d’entre eux sont frustrés d’être au service de patrons d’origine turque généralement plus âgés qu’eux, et dont ils n’apprécient pas les manières ‘traditionnelles’ de travailler. En revanche, pour une minorité d’entrepreneurs à succès, l’ethnicité est devenue ‘optionnelle’ (Waters, 1990) : la réussite leur a ouvert de nouvelles opportunités, rendant les réseaux ethniques moins importants, mais le récent intérêt politique à l’égard de la création d’entreprises par les immigrés (censée réduire le chômage et favoriser l’intégration) les incite cependant à insister sur leur origine turque afin d’acquérir une visibilité auprès du gouvernement."