dimanche 3 novembre 2013

L'islam en Allemagne : une présence ancienne mais méconnue

Claire de Galembert, "Allemagne. L'islam des années 70 à aujourd'hui : entre marginalisation et reconnaissance", in Ural Manço (dir.), Reconnaissance et discrimination. Présence de l'islam en Europe occidentale et en Amérique du Nord, Paris, L'Harmattan, 2004, p. 37-38 :

"La transplantation de l'islam en Allemagne résulte principalement de l'immigration de travail qui a suivi la seconde guerre mondiale. Bien que le fait soit souvent ignoré ou refoulé, l'histoire de l'islam en Allemagne ne débute pourtant pas avec l'immigration de travail des populations musulmanes qui a eu lieu dans les années 1960. (...)

Il importe en effet de rappeler ici que la présence de l'islam, aussi sporadique et minime soit-elle, fut une réalité sur le sol allemand bien avant l'immigration. Parmi les vestiges les plus  remarquables de cette présence, figurent les inscriptions funéraires relatives aux Beutetürken, des prisonniers turcs ramenés dans le butin de guerre et que l'on convertissait plus ou moins de force au christianisme ou encore celle de quelques mercenaires entrés au service des armées allemandes.

Des travaux d'ethnologues et d'historiens allemands (Höpp et Jonker, 1996), parvenus grâce à de minutieuses recherches à relater certains de ces destins, viennent à cet égard témoigner, à l'instar du livre de L. et B. Benassar, qu'en dépit de la frontière politique et religieuse séparant les mondes chrétien et islamique, il arriva à ces deux mondes de s'interpénétrer (Benassar, 1989). Enfin, on ne saurait évoquer le passé allemand de l'islam sans rappeler la quasi-continuité d'une présence musulmane dans les armées allemandes à partir du 18e siècle, qu'il s'agisse de quelques poignées de mercenaires de l'armée prussienne ou des unités musulmanes de la Wehrmacht et des SS.

Dans un cas comme dans l'autre, cette fraternité d'armes fut le résultat d'une stratégie d'alliance diplomatique avec l'Empire Ottoman, qui ne fut pas sans conséquence sur le plan religieux. Frédéric II (1712-1786) ordonna l'aménagement d'un cimetière musulman sur les bords de la Spree pour accueillir les dépouilles des soldats musulmans morts au service de l'armée prussienne. Le régime nazi s'employa à former des « mollahs » dans la faculté d'islamologie de Göttingen, destinés aux corps de volontaires. C'est de cette fraternité d'armes au profit du régime nazi que découle la première transplantation de l'islam en Allemagne. Environ 6 000 musulmans originaires des Balkans et du Caucase ayant servi dans la Wehrmacht, s'implantèrent dans le Sud de l'Allemagne et bénéficièrent des efforts financiers faits en faveur des réfugiés allemands.

C'est également des circonstances guerrières qui présidèrent à l'attention particulière réservée à la liberté de culte islamique des soldats musulmans emprisonnés lors de la première guerre mondiale. Rassemblés pour la plupart dans le « camp de prisonniers mahométans », situé non loin de Berlin, les détenus musulmans issus des Empires coloniaux français et britannique y étaient soumis à une forte propagande islamique, celle-ci ayant pour but d'exalter leur appartenance à l'islam contre le colonisateur chrétien et d'encourager le passage à l'ennemi."

Voir également : La turcophilie allemande

Un immigré turc dans l'Allemagne wilhelmienne : Enver Paşa (Enver Pacha) alias İsmail Enver

L'immigration turque en Allemagne