mardi 11 février 2014

Les structures familiales des immigrés turcs en Allemagne

Emmanuel Todd, Le Destin des immigrés. Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales, Paris, Le Seuil, 1994 :

"Les Turcs, qui constituent de loin le plus important des groupes immigrés en Allemagne, ne sont pas plus que les Bosniaques des musulmans classiques, même si leur tradition familiale est parfois décrite à tort comme une simple variante du type communautaire endogame commun aux Arabes, aux Iraniens et aux Pakistanais. La famille communautaire endogame combine une architecture patrilinéaire associant le père et ses fils mariés à une règle de mariage préférentiel entre les enfants de ces fils. L'examen des données régionales turques amène à contredire cette représentation. Si la famille communautaire et patrilinéaire est effectivement dominante au nord et à l'est de la Turquie, chez les Turcs proprement dits comme chez les Kurdes, des types nucléaires peuvent être identifiés à l'ouest et au sud sur les rivages de la Méditerranée et de l'Egée. Là où dominent ces types nucléaires, les fils ne cohabitent pas avec leurs pères et les filles héritent comme leurs frères. Au contraire de ce qui peut être observé dans les pays arabes, il n'existe pas en Turquie un fort écart d'âge entre conjoints, qui aurait exprimé une relation d'inégalité entre les sexes. Là où le mari est nettement plus âgé que son épouse, il exerce en pratique l'autorité d'un père. Mais en Turquie, l'écart d'âge moyen n'était vers 1970 que de 3,3 ans, contre 7 en Iran, 5,5 au Pakistan ou 4,5 en Algérie. Dans l'échelle des écarts d'âge, la Turquie apparaît très proche d'un pays européen et méditerranéen comme l'Italie, où le mari était à la même date de 3,2 ans plus âgé que sa femme. Une tel équilibre évoque un niveau d'égalité entre hommes et femmes voisin de ce qui peut être observé en Europe du Sud.

L'existence d'une structure familiale nucléaire et bilatérale dans la partie économiquement, culturellement et politiquement dominante de la Turquie explique l'originalité d'une tradition religieuse capable d'accepter le principe de laïcité et l'émancipation de la femme. C'est sur ce terrain anthropologique que naît la laïcité kémaliste, qui n'a son équivalent nulle part dans le monde musulman occidental.
Une caractéristique anthropologique musulmane, cependant, est commune à l'ensemble des régions de Turquie : l'endogamie. Dans les zones nucléaire et communautaire, le mariage entre cousins est possible, sans que sa fréquence apparaisse particulièrement élevée. Il y a là une différence importante avec l'ensemble des systèmes anthropologiques européens d'origine chrétienne, tous exogames. Toutes les régions de Turquie sont recensées parmi les immigrés présents en Allemagne vers 1980. Mais le processus migratoire, amorcé au début des années soixante, avait d'abord touché l'ouest du pays pour s'étendre progressivement à ses parties orientales, que celles-ci soient turques à proprement parler ou kurdes. Le système de parenté bilatéral de l'ouest et du sud de la Turquie est donc au départ bien représenté dans l'immigration et constitue même peut-être sa matrice anthropologique initiale." (p. 168-171)

"La Turquie, pays de 50 millions d'habitants en 1985, comptant 60 % de paysans, a réussi à entrer dans la modernité. Comment les immigrés turcs d'Allemagne, sélectionnés dans la partie alphabétisée de leur société d'origine, plongés dans un univers urbain développé, n'auraient-ils pas réussi à en faire autant, plus rapidement et plus complètement ? Ici encore, le comportement de procréation apparaît comme un excellent indicateur de modernisation ; or l'indice de fécondité des femmes turques d'Allemagne tombe, entre 1975 et 1984, de 4,3 à 2,5 enfants par femme. La fécondité des Allemandes est très basse entre ces deux dates, comprise entre 1,4 et 1,3, et l'on ne peut donc parler d'un alignement au sens strict du comportement démographique de la population immigrée sur celui de la population d'accueil. Reste que la transformation démographique des Turcs en Allemagne est nettement plus rapide que celle des Pakistanais en Grande-Bretagne ou des Algériens, Marocains et Tunisiens en France. En 1985, le nombre d'enfants par femme était encore dans l'Hexagone, malgré une diminution importante, de 4,2 pour les Algériennes, de 4,5 pour les Marocaines, et de 4,7 pour les Tunisiennes ; outre-Manche, l'indice était encore de 5,3 pour les Pakistanaises. Les Turcs d'Allemagne constituent donc un groupe musulman atypique par sa modernité. Par leur vitesse d'adaptation démographique, ils rappellent les Sikhs, dont le niveau de fécondité était en Grande-Bretagne de 2,2 en 1990. Le comportement démographique des immigrés turcs entre 1960 et 1985 indique qu'ils étaient prêts, à leur arrivée en Allemagne, à toutes les adaptations, et dans le long terme à l'assimilation. Mais, dans les années qui suivent, la fécondité des femmes turques d'Allemagne remonte, pour atteindre 3,4 en 1990, c'est-à-dire un niveau supérieur à celui des régions développées de l'ouest de la Turquie. Cette désadaptation démographique n'est qu'un signe parmi d'autres de la solidification d'un état de ségrégation.

D'autres indicateurs montrent que le processus d'assimilation est interrompu, malgré l'arrivée à l'âge adulte de nombreux enfants d'immigrés nés ou élevés en Allemagne et éduqués dans les écoles allemandes. La séparation persistante du groupe turc n'est pas seulement l'effet d'un code de la nationalité qui maintient les enfants dans la catégorie nationale des parents. Elle résulte aussi du taux de naturalisation négligeable des parents et de la faible fréquence du mariage entre Allemands et Turcs, de la première comme de la deuxième génération." (p. 173-174)

Voir également : Le recul de la natalité chez les ressortissantes turques

L'immigration turque en Allemagne

L'intégration des immigrés en Europe : le cas du modèle allemand