jeudi 17 avril 2014

La vie des familles turques en Seine-Saint-Denis (93)

Gilles Kepel, résumé de l'enquête : "Banlieue de la République" (avec la collaboration de Leyla Arslan et Sarah Zouheir), Institut Montaigne, octobre 2011 :

"Le coeur du problème de Clichy-Montfermeil est l’emploi – comme pour l’ensemble de la société française, mais l’agglomération en représente un cas d’espèce, exacerbé par l’enclavement, la difficulté des transports qui éloigne les lieux de travail, et le décalage entre les compétences que requièrent certaines zones actives et prospères, qui se déploient en Seine-Saint-Denis sur les friches de la désindustrialisation, et le capital éducatif et culturel inadapté d’une grande partie de la jeunesse qui n’y est pas « employable ». L’enquête marque le contraste entre des itinéraires de réussite dont certains s’appuient sur la performance scolaire, d’autres sur la mobilisation de réseaux – comme c’est le cas pour les entrepreneurs turcs – d’une part, et des parcours de galère, d’autre part. (...)

C’est l’alchimie complexe de ces ruptures, des frustrations, des demandes d’intégration sociale, que l’on retrouve dans les émeutes de l’automne 2005 et dans les comportements de déviance qui vont des incivilités à une économie parallèle dont le trafic de stupéfiants est l’aspect le plus saillant. (...) Nous avons entendu aussi la parole de ceux qui ont subi les émeutes : les groupes minoritaires, turcs, pakistanais, chrétiens d’Orient, dont certains individus étaient terrifiés par la violence des jeunes d’origine maghrébine ou africaine qui ravivait la mémoire d’autres conflits ethniques locaux liés à la prédation, ou à des pogroms au pays, cherchant à éviter l’incendie de leur voiture en accrochant un Coran au rétroviseur ou en étalant un tapis de prière sur la plage arrière. Selon d’autres, l’ampleur circonscrite dans le temps et l’espace de l’émeute avait fait l’objet d’un traitement disproportionné et pervers dans les médias, piégeant ceux-là mêmes qui y voyaient le vecteur d’une prise de parole publique des sans-voix, et, en terrorisant par les images de voitures brûlées l’électorat de la France profonde comme des beaux quartiers, assurèrent in fine l’élection à la présidentielle de 2007 de celui-là même qui était ministre de l’Intérieur durant cet épisode." (p. 12-13)

"Depuis plusieurs décennies, Clichy-sous-Bois a vu le départ des natifs et des immigrés d'origine européenne et maghrébine vers les communes limitrophes, compensée par l'arrivée via le regroupement familial de familles essentiellement originaires d'Afrique subsaharienne. Ce processus contraint Clichy-sous-Bois à une très faible mixité sociale. La Mairie de Montfermeil quant à elle, a opté pour un processus de gentrification autour des zones pavillonnaires et pour une valorisation de son identité française et de son caractère chrétien. Les pavillons, qui rassemblaient à l'origine des habitants natifs ou originaires de l'immigration européenne (italienne et portugaise) accueillent de manière plus récente des familles d'origine maghrébine, turque ou levantine." (p. 15)

"Des trajectoires de réussite tout d’abord. Elles sont le fruit d’une stratégie familiale délibérée d’investissement dans l’éducation, que l’on retrouve souvent dans les familles d’origine turque et maghrébine. Les personnes interrogées sur leur réussite mettent toutes en avant un soutien familial fort. Ainsi Ece, d’origine turque : « Dans les autres pays, quand on était une fille, on n’étudie pas beaucoup. Moi, j’ai eu la chance d’avoir une famille qui était civilisée et qui ne disait pas "toi tu es une fille, toi tu es un garçon" (...). Du coup mon père m’a dit : "Moi, je n’ai pas eu la possibilité d’étudier, alors vas-y. Etudie comme tu veux" ». Pierre, également d’origine turque : « Aujourd’hui, c’est mes parents que je remercie. Parce que c’est grâce à mes parents que j’ai réussi »." (p. 20)

"La réussite passe également par le développement de l’entrepreneuriat. Ainsi les ZUS ont-elles été particulièrement réceptives au dispositif des auto-entrepreneurs mis en place par la loi de modernisation de l’économie d’août 2008. De même, sur le territoire de Clichy-Montfermeil, on a pu relever une réelle vitalité du modèle de PME familiale (dans le commerce de bouche ou le textile) porté par la communauté d’origine turque." (p. 21)

"Rares sont cependant les enquêtés qui souhaitent moins de présence policière. La moitié environ de l’échantillon s’est prononcée pour une présence policière accrue, répartie dans toutes les catégories d’âge, profession et origine, avec la quasi-totalité des personnes d’origine turque, et toutes celles d’origine pakistanaise. Pour la majorité des personnes interrogées, la qualité de la présence policière doit l’emporter sur sa quantité. Certains regrettent la disparition de la police de proximité comme telle et beaucoup estiment que la visibilité des forces de l’ordre dans le paysage quotidien, leur fonction dissuasive, doivent l’emporter sur les opérations coup de poing maladroites, alors que d’autres estiment qu’elles doivent d’abord se faire respecter pour s’imposer face à la délinquance, aux dealers de drogue pour commencer, et aux pratiques d’incivilité quotidienne." (p. 23)

"Les réponses à la question « Pour vous, être français, ça veut dire quoi ? » révèlent qu’il n’est pas possible de dissocier la question de la participation politique de celle de la définition de l’identité. Si 70 % de l’échantillon interrogé est composé de personnes de nationalité française dont au moins un des deux parents est né à l’étranger, les postures adoptées vont de l’adhésion aux valeurs et aux idéaux républicains (à l’instar de Pierre, ingénieur trentenaire d’origine turque, pour qui être français « c’est un certain nombre de valeurs, la tolérance, l’égalité, la laïcité, la fraternité ») jusqu’à la volonté de quitter la France, avec souvent l’expression d’une frustration de ne pas véritablement être reconnu comme français par ses compatriotes « de souche »." (p. 26)

Source : http://www.institutmontaigne.org/res/files/orderfile/banlieue_republique_resume_institut_montaigne%20%281%29.pdf

Voir également : L'immigration turque en France

Les immigrés turcs : une criminalité faible

Délinquance et immigration turque (rappel)

Les jeunes Turcs moins impliqués dans la délinquance que les jeunes Maghrébins et Sahéliens