lundi 22 juin 2015

Le mouvement Milli Görüş




Gilles Kepel, Les banlieues de l'islam. Naissance d'une religion en France, Paris, Le Seuil, 1991, p. 278  :

"Le Parti du salut national (milli selamet partisi) * représente sur l'échiquier politique turc l'élément le plus proche du mouvement des Frères musulmans dans le monde arabe. Son projet de société, le milli görüş (« vision nationale » ou « tendance nationale »), met l'accent sur la sauvegarde des valeurs morales — qui se seraient effondrées depuis l'avènement de la République laïque fondée par Atatürk. Il soutient que, si sous-développement matériel il y a dans la Turquie d'aujourd'hui, cela provient du sous-développement spirituel qu'aurait entraîné l'abandon des références à l'islam. Ce parti est bien représenté dans la population turque en RFA, où il publie un hebdomadaire destiné spécifiquement à l'immigration, Hicret (cf. arabe : hijra, « émigration » et « hégire »).

En France, ses partisans créent en mai 1979 à Paris l'association Tendance nationale — Union islamique en France (milli görüş — fransa islam birliği) qui, six mois plus tard, s'appelle plus simplement Union islamique en France (UIF). (...)

* Successeur du milli nizam partisi (« parti de l'ordre national ») interdit en 1971 par la cour constitutionnelle pour ses activités antilaïques, le Parti du salut national a lui-même été suspendu, puis dissous à la suite du coup d'Etat militaire du 12 septembre 1980. A l'occasion des élections législatives turques de novembre 1983, certains de ses cadres ont fondé le refah partisi (« le parti de la prospérité »), qui a obtenu un très faible score par rapport aux succès électoraux des années soixante-dix (11,8 % des voix en 1973). Cela est dû en partie au fait que l'actuel chef du gouvernement turc, Turgut Ozal, était autrefois candidat du PSN en 1977 et que beaucoup des électeurs de ce parti ont porté leurs suffrages sur la formation du Premier ministre, le « parti de la mère patrie ». Le leader du PSN, M. Necmettin Erbakan, ingénieur mécanicien formé en RFA et tribun doté d'une grande éloquence, se situe dans la mouvance islamiste, mais a su donner au milli görüş des caractéristiques proprement turques. Ainsi, l'âge d'or de l'islam, que les militants islamistes arabes situent à l'époque du Prophète et des quatre premiers califes, est volontiers assimilé par M. Erbakan à l'Empire ottoman. Son grand homme est le calife [sultan en fait] Mehmet II Fatih, qui conquit Constantinople en 1453, et qui fit de la cathédrale Sainte-Sophie la mosquée Ayasofia. L'un des leitmotive du milli görüş est, du reste, la réouverture de celle-ci au culte (elle a été transformée en musée par Atatürk). « Les croyances religieuses [...], note S. Vaner, ont été canalisées depuis 1973 par le PSN implanté solidement, en un temps record, dans tous les départements, et qui se réclamait de la moyenne et de la petite bourgeoisie anatolienne menacées par le grand capital. La très grande majorité de ses voix provient des zones défavorisées de l'Est de l'Anatolie » — d'où sont originaires, du reste, la plupart des immigrés."

Felice Dassetto, L'Iris et le Croissant : Bruxelles et l'Islam au défi de la co-inclusion, Louvain, Presses universitaires de Louvain, 2011, p. 217-218 :

"Les Milli Görüs se disent, selon leur président, « belges d'origine turque et musulmans ». Ils optent clairement pour une intégration (à la turque) au sein de la Belgique. (...) Les Milli Görüs ne sont pas partisans de la création d'écoles islamiques, qui « ne favorisent pas l'intégration ». Ils sont perplexes devant la venue d'imams des pays d'origine et ils prônent la création d'une « faculté islamique en Belgique dont le projet serait retardé par les Etats turc et marocain qui veulent conserver une mainmise sur leurs populations respectives ». Malgré ces remarques qui divergent des stratégies de la Diyanet, les Milli Görüs affirment en souriant qu'ils n'ont plus le même rapport d'hostilité que précédemment. Désormais la convergence se fait sentir en Turquie, et donc en Belgique et à Bruxelles. Malgré cet objectif d'insertion en Belgique, il n'empêche que les prêches dans les mosquées se font encore en turc (avec parfois des résumés en français) tout en disant que « dans 10 ans cela sera fini », car il faudra nécessairement passer aux langues en vigueur en Belgique."

Voir également : Emmanuel Todd

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