mercredi 9 décembre 2015

Génération "Daech" : "chez les jeunes Européens d'origine turque, on observe très peu d'engagement au martyre"

"Enquête sur la "génération Daech"
 
Soraya Ghali, François Janne d'Othée

04/12/15 à 13:55 - Mise à jour à 13:54

Source : Le Vif/l'express

L'explication qui dominait jusqu'ici - misère sociale, rejet par la société occidentale - est de plus en plus contestée. La majorité des jeunes partis d'ici pour devenir djihadistes seraient plutôt animés par une soif de révolte. Aux accents nihilistes. (...)

Pourquoi pas les Turcs ?

Mais, par ricochet, le parcours de ces djihadistes a jeté des interrogations sur la communauté turque, qui représente un peu plus de 200 000 individus. Partout le constat est le même : en Belgique, aux Pays-Bas, en France et même en Allemagne : chez les jeunes Européens d'origine turque, on observe très peu d'engagement au martyre. Pourquoi ? Selon Coskun Beyazgül, directeur général de la Diyanet de Belgique, la très officielle "église" musulmane turque, un point essentiel se situe dans la frustration historique et postcoloniale, que les Turcs n'éprouveraient pas. Le djihadisme s'appuie en effet sur un "idéal islamique blessé". La notion recouvre une certaine réalité historique du monde musulman au début du XXe siècle : la fin du dernier empire (ottoman), l'abolition du principe de souveraineté du califat, le dépeçage des territoires par les puissances coloniales. Les musulmans passent de la position de maîtres à celle de subalternes chez eux. Ça ressemble à l'humiliation du traité de Versailles pour l'Allemagne. "Pour l'idéologie radicale, c'est là que résident les malheurs actuels des musulmans. D'où le but de Daech de reconstituer l'Etat islamique impérial", déclare Coskun Beyazgül. Il semble bien que la communauté marocaine se révèle plus poreuse à l'idée d'un islam blessé. "C'est la raison pour laquelle il ne faut pas exclure la dimension religieuse dans le radicalisme violent. Des familles entières sont parties pour réinstaurer un califat", rappelle Hassan Bousetta.

Si la communauté belgo-marocaine est durement touchée par les départs, ce serait aussi parce qu'elle serait devenue plus perméable au wahhabisme et au salafisme. Pour le ministre Rachid Madrane (PS), "le péché originel, en Belgique, a été de confier les clés de l'islam en 1973 à l'Arabie saoudite pour s'assurer un approvisionnement énergétique". Résultat : la pratique de l'islam apaisé qui était celle des personnes qu'on a fait venir du Maroc, a été infiltré par du wahhabisme, du salafisme. "C'est ça qu'on paie aujourd'hui." En Belgique, cette mouvance est soutenue par la présence d'imams et de conférenciers formés à Médine, en Arabie saoudite, par le développement Internet et par des chaînes satellitaires relayant le discours des prédicateurs salafistes, et depuis peu, l'ouverture par exemple de centres de formation aux sciences islamiques.

"Le Maroc a contribué à créer des mosquées en Belgique mais le contrôle y est moins important que dans celles gérées par la Turquie. Les imams y font un peu ce qu'ils veulent", ajoute Michaël Privot, converti à l'âge de 19 ans et islamologue.
La communauté belgo-turque, elle, est très organisée et structurée, surtout en Flandre. Chez les Belgo-Turcs l'islam s'enseigne encore sur un mode de transmission vertical, de maître à élève, et surtout de vive voix. Les mosquées sont fréquentées en famille et les jeunes y prient souvent avec leur père ou grand-père : une bonne façon de désamorcer l'extrémisme. Et en refusant de recruter les imams dans la communauté d'expatriation, la Diyanet s'assure une transmission religieuse (et comportementale) conforme au modèle original, à celui qui prévaut dans le pays d'origine des parents, en sous-estimant peut-être les évolutions en cours en Belgique. Cette stratégie implique que les agents de cette transmission doivent être fraîchement débarqués du pays d'origine, autrement dit, ils doivent être "authentiques" : les imams prêchent en turc (un prêche identique dans toutes les mosquées) et la grande majorité n'est pas francophone. "Il y a bien sûr une part de contrôle, mais cela favorise aussi la cohésion de la communauté, analyse le psychologue Altay Manço, directeur scientifique à l'Institut de recherche formation et action sur les migrations (Irfam). C'est ce qu'Erkan Toguslu, chercheur à la KULeuven, appelle une démarche de "première génération perpétuelle" : elle consiste à faire en sorte que les enfants nés sur le sol belge possèdent la même sorte d'islamité que leurs parents ; ce qui renforce également l'identité turque et un fort référentiel à la Turquie. "La religion des Turcs, c'est le nationalisme, alors que du côté marocain, c'est davantage la méfiance qui règne à l'égard du pouvoir en place à Rabat, complète Altay Manço. Du coup, le Turc se profile comme un "mitoyen", et le Marocain davantage comme un citoyen. Le premier va respecter les règles dans le sens "on ne vous embête pas mais ne nous embêtez pas non plus", tandis que le second se revendique davantage comme un habitant de la maison, avec les droits subséquents."

Reste une particularité de la communauté belgo-turque : on y réussit ensemble, en famille par exemple. On aide les autres, on s'y prête de l'argent. "En termes de création d'entreprises, la différence saute aux yeux : 20 % des Turcs sont indépendants, contre 8 à 10 % de Marocains, pointe Altay Manço. Et ces entrepreneurs travaillent aussi avec la Turquie, qui a connu une forte croissance. Au sein de la communauté belgo-marocaine, c'est par contre une solidarité intrafamiliale et bien moins communautaire qui joue, les Belgo-Marocains ayant davantage parié sur l'intégration via l'école et les études supérieures."

Source : http://www.levif.be/actualite/international/enquete-sur-la-generation-daech/article-normal-438493.html

Voir également : Olivier Roy : "on trouve beaucoup moins de Turcs que de Maghrébins dans les mouvements radicaux"

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