vendredi 28 octobre 2016

Les bûcherons turcs dans le Limousin

Gülsen Yildirim, "Les Turcs en milieu rural. Le cas du Limousin", Hommes & Migrations, n° 1280, juillet-août 2009 :

"Les raisons de l'implantation de la population d'origine turque en Limousin sont surtout locales. La forêt limousine a fait l'objet, dans les années soixante, d'un vaste programme d'exploitation et de rentabilisation. Se posait la question de la main-d'œuvre nécessaire au développement de ce secteur. Or les travailleurs forestiers se recrutaient essentiellement dans le milieu agricole. Il était prévisible que les difficultés rencontrées pour trouver une main-d'œuvre stable iraient en s'accentuant.

L'appel à des travailleurs étrangers semblait inévitable. C'est ainsi que des pépiniéristes de la région de Bourganeuf et des scieries en Haute-Corrèze se sont tournés, dans la période 1968-1973, vers l'Office national d'immigration. (...)

C'est dans ce contexte que les premiers Turcs arrivent en Limousin. On peut se demander pourquoi le choix des employeurs de la région s'est porté sur cette main-d'œuvre, alors que les immigrés arrivés depuis les années cinquante étaient surtout des Espagnols ou des Portugais.

Le travail de bûcheron est par essence un travail pénible, dont la pénibilité est accentuée, amplifiée par la nature des reliefs de la forêt limousine et par sa structure composée essentiellement de petites propriétés. Les coupes doivent s'effectuer sur des terrains difficilement accessibles aux machines. Les bûcherons sont obligés de porter le bois jusqu'aux abords des routes. En somme, la main-d'œuvre demandée par les employeurs de la région doit accepter des conditions de travail très pénibles en contrepartie de salaires souvent dérisoires, ce que refusent les bûcherons français. Les qualités associées à l'image du Turc fort et travailleur ont certainement orienté le choix de cette population, sachant que la convention de main-d'œuvre entre la Turquie et la France venait tout juste d'être signée.

Certes, y compris en Limousin, les premiers Turcs se retrouvent dans des secteurs traditionnellement ouverts à la main-d'œuvre étrangère comme l'industrie ou le bâtiment mais leur présence dans l'exploitation forestière est significative.

Progressivement, la chaîne migratoire s'organise en raison de la situation politique et économique en Turquie, et surtout des perspectives d'emploi offertes par la forêt. Le métier de bûcheron est accessible sans difficulté aux nouveaux arrivants, généralement issus de milieux ruraux, sans qu'ils aient besoin de maîtriser la langue et sans qu'ils aient de formation professionnelle particulière. La simple maîtrise d'une tronçonneuse suffira.

Parallèlement, les surfaces de peuplements forestiers destinées à la production s'accroissent. Le secteur s'industrialise avec la production de produits de transformation (pâte à papier notamment) et attire de grandes entreprises internationales comme Aussedat Rey, intégrée par la suite à International Paper, Pinault ou Lapeyre. (...)

Le travail dans la forêt, pénible et peu gratifiant, renvoie à l'immigré turc une image particulièrement négative, d'autant plus qu'il n'offre même pas les compensations financières espérées. Le travail forestier maintient l'immigré turc dans une réalité socioprofessionnelle qu'il avait cherché à fuir. Le bûcheron turc demeure un paysan, comme à l'origine, à la différence qu'il est désormais un paysan sans terre, sans troupeau.

Certains vont s'adapter avec amertume à une réalité peu conforme à leurs espérances. D'autres vont développer des stratégies différentes pour construire un projet d'ascension sociale. Ainsi, tout en restant dans le secteur du bois, certains immigrés ou leurs enfants vont acquérir le statut d'entrepreneur forestier. Le phénomène de reproduction de la profession du père reste encore très présent. Les enfants nés ou arrivés en France, qui n'ont pu obtenir de diplômes qualifiants, prennent le relais de leurs pères, malgré une image dévalorisée du travail de bûcheron. Même s'ils ne peuvent échapper au secteur du bois, ils veulent travailler autrement. Devenir patron est généralement associé à une image de réussite sociale. Ce besoin de réussite permet, comme pour tout migrant, de justifier la migration et ainsi d'accepter plus facilement l'exil.

Ce phénomène s'amplifie dans les années quatre-vingt, car le travail salarié se fait plus rare. Dans la région de Bourganeuf, les exploitations traditionnelles ont dans un premier temps diminué le nombre de leurs salariés en raison du coût des charges sociales. Elles ont eu recours aux entrepreneurs de travaux forestiers. Se sont ainsi développées des entreprises dont l'effectif se limitait souvent à une personne. De plus, la fermeture de pépinières et d'entreprises de transformation a entraîné la mise au chômage de nombreux travailleurs turcs. Les perspectives offertes par le travail dans la forêt les ont incités progressivement à devenir entrepreneurs. (...)

L'attitude “individualiste” des travailleurs forestiers d'origine turque profite aux donneurs d'ordre. Pendant plus de vingt ans, les Turcs ne sont pas parvenus à s'unir afin de constituer un groupement pour peser sur le prix du bois. Au contraire, chacun a fait cavalier seul : ils n'ont pas hésité à baisser le prix de la coupe de manière excessive pour faire concurrence aux autres exploitants forestiers d'origine turque. Chacun a accepté de travailler dans des conditions financières inférieures au marché au risque de “casser les prix”. Cette compétition a eu des répercutions sur les salaires versés aux tâcherons payés au stère. Ce travail ne leur permet plus d'investir dans le pays d'origine et repousse d'autant plus le projet de retour. L'idée de créer un syndicat défendant leurs intérêts a longtemps été avancée sans voir le jour, faute d'union.

Ainsi le développement de l'entrepreneuriat turc dans le bûcheronnage résulte de la conjonction entre, d'un côté, le projet d'ascension sociale et la volonté de se défaire du statut d'ouvrier en ce qui concerne les Turcs et, d'un autre côté, les besoins d'un secteur en pleine expansion qui, pour diminuer ses coûts, a recours à la sous-traitance. Les immigrés turcs de la première génération ont largement contribué au développement et à la modernisation du secteur, souvent en payant de leur santé ou même de leur vie. (...)

L'image des Turcs vivant en Limousin renvoie systématiquement à celle parfois négative des bûcherons turcs. Il est vrai que les chiffres sont significatifs. Ainsi, en 1999, la population d'origine turque représente près de 13,94 % de la population étrangère en Limousin, soit 2 800 habitants. Or avant 2000, 80 % des hommes vivant à Bourganeuf travaillent dans le secteur du bois, comme à peu près 42 % des Turcs en Limousin.

La forte concentration de la population d'origine turque dans les métiers du bois, et donc dans des communes qui vivent de cette activité, rend plus visible le fameux “repli communautaire” des Turcs observé par certains sociologues. La ruralité accentue même ce sentiment. Comme ailleurs, les hommes et femmes de la première génération reconnaissent que le retour tant souhaité au pays d'origine est de plus en plus illusoire. Parallèlement, la première génération rejette l'idée que l'installation en Limousin se double d'une assimilation. Il est essentiel pour elle de protéger le groupe dans sa différence à travers la préservation de l'identité familiale traditionnelle qui repose essentiellement sur l'importance de l'honneur, le respect des aînés et le mariage.

Ce refermement des Turcs sur eux-mêmes est plus visible dans des communes rurales comme Bourganeuf ou Egletons : ils vivent dans les mêmes quartiers, créent des commerces pour eux et surtout ne se mélangent pas avec les autres communautés étrangères, mêmes musulmanes. En ce sens, cette “communauté” discrète qui, selon les propos d'élus, ne pose pas de difficultés particulières, intrigue. (...)

Cette forte concentration des Turcs dans le secteur du bois fragilise, dans le même temps, le devenir professionnel de cette communauté. En effet, il était prévisible qu'une crise du bois puisse avoir des conséquences relativement lourdes.

Au début des années quatre-vingt-dix déjà, la filière bois connaît des bouleversements internationaux. La concurrence accrue par l'entrée dans l'Union européenne de pays grands producteurs de bois, tels la Finlande ou la Suède, ainsi que l'arrivée sur le marché de bois en provenance des pays de l'Est, ont fragilisé le secteur et ont contraint à des ajustements.

La tempête de décembre 1999 qui a dévasté les forêts limousines a aggravé cette crise. La nécessité de nettoyer rapidement les forêts a poussé à la mécanisation du secteur du bois. Désormais, le besoin de main-d'œuvre n'est plus aussi important, d'autant plus qu'il y a moins d'arbres à abattre. Dans les faits, seuls les bûcherons qui ont eu les moyens d'investir dans des machines ont pu résister à cette crise.

La question de la reconversion professionnelle de cette population s'est posée avec beaucoup d'acuité. Les politiques locales ont été obligées de prendre en compte ce fait. On a même pu observer un exode des communes forestières vers des villes comme Limoges ou Brive. Cette migration de population pose bien sûr des difficultés en terme d'infrastructures (nombre de classes dans les écoles) et de logement.

C'est pourquoi la commune de Bourganeuf s'est intéressée au devenir des entreprises de travaux forestiers et à celui des bûcherons situés dans son bassin industriel. Elle a pu constater que les entreprises de travaux forestiers qui n'avaient pu se mécaniser ou s'orienter sur des marchés à qualification élevée, avaient rencontré des difficultés économiques, accentuées par le contexte de l'après-tempête.

Bourganeuf est la seule ville du Limousin à s'être préoccupée du devenir des personnes travaillant dans le secteur du bois. Dans les autres villes, les personnes touchées par le chômage ont tenté par leur propre moyen, et avec les mêmes handicaps, de réaliser une reconversion professionnelle, majoritairement dans le bâtiment. (...)

La crise du secteur du bois a obligé les personnes d'origine turque à réfléchir à leur avenir professionnel. Cette crise a même été vécue par certains comme une aubaine pour sortir de cette image négative du bûcheron turc. Le développement du secteur du bâtiment a été l'occasion de se débarrasser de cette image encombrante. Depuis les années deux mille, les Turcs se sont rués vers la maçonnerie, à tel point que le travailleur turc est désormais associé à l'image du maçon turc. (...)

Que ce soit dans le secteur du bois ou dans le secteur du bâtiment, l'entrepreneuriat est une réponse au besoin de réussite sociale des migrants turcs. Il permet d'accepter l'éloignement. Aux yeux de la famille restée au village, il symbolise l'ascension sociale, la fin de la dépendance à l'égard des siens et la possibilité de se valoriser. Toutefois, la réalité a été (et est) peu conforme à leurs espérances. C'est pourquoi les parents incitent désormais leurs enfants à rechercher la réussite sociale par l'école, afin de ne pas subir à nouveau les mêmes désillusions."

Voir également : L'immigration turque en France